Comment aider une personne à se servir de son outil de CAA ? En l'utilisant vous-même devant elle, tous les jours : vous parlez en touchant ses pictogrammes (modéliser), vous lui laissez le temps (attendre) et vous réagissez à chacune de ses tentatives (répondre). C'est l'une des stratégies les mieux étayées de la CAA, et elle s'apprend en quelques heures.
ModéliserMontrez les mots sur son outil en parlant
Attendre5 à 10 secondes, sans rien demander
RépondreÀ chaque tentative, en enrichissant
Qu'est-ce que modéliser ?
Modéliser, c'est « parler CAA » devant la personne. Pendant une activité qui l'intéresse, vous dites votre phrase à voix haute et vous touchez, sur sa tablette, son téléphone ou son tableau papier, les mots clés de cette phrase. On parle aussi de stimulation langagière aidée, d'input aidé ou d'aided language stimulation. Le principe : ce que la personne voit et entend doit ressembler à ce qu'on attend qu'elle produise avec ses symboles (Beukelman & Light, 2020).
Modéliser, ce n'est pas faire répéter. Vous ne demandez rien : pas de « Montre-moi ENCORE », pas de « Où est BOIRE ? ». Vous montrez comment on s'en sert.
Pourquoi est-ce indispensable ?
Un enfant qui apprend à parler entend plus d'un million de mots avant de dire le premier (Hart & Risley, 1995). Un enfant qui communique avec des pictogrammes ne voit presque jamais personne utiliser ses symboles : même des partenaires formés modélisent souvent moins de 10 % de ce qu'ils disent (Romski & Sevcik, 2003). On lui demande de s'exprimer dans une langue qu'il n'a presque jamais vu parler.
Plusieurs méta-analyses montrent des effets importants de la modélisation sur la compréhension, et plus encore sur l'expression (Allen et al., 2017 ; Biggs, Carter & Gilson, 2018 ; O'Neill, Light & Pope, 2018). Ces effets se retrouvent chez les tout-petits comme chez les adultes, dans l'autisme, la paralysie cérébrale, la trisomie 21 et la déficience intellectuelle, que le modèle soit un parent, un camarade, un AESH ou un orthophoniste, avec un tableau papier comme avec une application.
Modéliser ne suffit pas toujours : des tout-petits ont appris davantage de mots quand on les invitait aussi à utiliser les symboles (Romski et al., 2010). D'où les trois temps de ce guide.
Comment commencer cette semaine ?
- Gardez l'outil à portée de main pendant les repas, le bain, les jeux, les trajets. Pour les activités salissantes, prévoyez une version plastifiée ou une housse.
- Choisissez un à cinq mots cibles pour la semaine, par exemple ENCORE, FINI, AIDE-MOI, REGARDE, PAS, et montrez-les à chaque occasion naturelle (c'est la « stimulation focalisée »). Mélangez des petits mots très fréquents et des mots personnels qui motivent (le prénom de sa sœur, son dessin animé) : le vocabulaire de base est nécessaire, mais jamais suffisant (Laubscher & Light, 2018). Voir Quels mots mettre dans l'outil.
- Modélisez pendant les moments préférés : jeux, repas, bain, dessins animés, sorties. Commencez par deux ou trois moments par jour, puis augmentez.
- Parlez normalement, touchez un ou deux mots clés. « Oh, tu veux encore de l'eau ? » en touchant ENCORE ; « On va jouer dehors » en touchant ALLER puis JOUER. Gardez une phrase complète à l'oral, jamais de style télégraphique (« toi boire eau »), même si l'écran n'en montre que deux mots (Fey, 2008).
- Apprenez vous-même où sont les mots. Les adultes modélisent peu surtout parce qu'ils cherchent les mots lentement. Avec un vocabulaire où les mots ne bougent jamais, vous apprenez les emplacements en même temps que la personne (voir Organiser la grille).
- Variez les messages : pas seulement demander, mais aussi commenter (« c'est rigolo »), refuser (« pas ça »), questionner (« c'est quoi ? »). Voir Au-delà des demandes.
Attendre : combien de temps ?
La parole avance à 150 à 250 mots par minute ; la communication aidée est typiquement 15 à 25 fois plus lente. Sans accompagnement, on observe presque toujours le même schéma : le partenaire prend la plupart des tours de parole, choisit les sujets et pose surtout des questions fermées ; la personne répond, mais lance rarement la conversation.
Après une question, une proposition ou une modélisation, regardez la personne avec une attente bienveillante et attendez 5 à 10 secondes sans rien dire. Attendez davantage en cas de difficultés motrices importantes, de déficience cognitive ou face à une routine nouvelle. Dix secondes, c'est long : comptez dans votre tête « un crocodile, deux crocodiles… ». La plupart des adultes relancent, reformulent ou répondent à la place de la personne au bout de deux ou trois secondes. Or cette pause laisse le temps de comprendre, de trouver le mot, et montre que c'est son tour.
Ne finissez pas le message trop tôt. La personne touche MANGER, on s'exclame « Ah, tu as faim ! », alors qu'elle voulait peut-être dire « le chien mange ». Attendez après le premier symbole : la suite arrive souvent. Certaines personnes aiment qu'on devine, à condition de confirmer ; d'autres détestent qu'on les interrompe. Demandez-leur, et notez-le sur leur carte « Comment me parler ».
Répondre à chaque tentative, puis enrichir
Répondez immédiatement à ce que la personne exprime, quelle que soit la forme : un regard, un geste, un son, un pictogramme. Si elle touche un symbole « par hasard », répondez comme si c'était voulu.
- Enrichissez d'un mot, sur son outil. Elle touche VOULOIR BALLON ? « Tu veux le ballon rouge ? » en touchant ROUGE. Elle touche CHIEN ? « Oui, le chien court » en touchant COURIR.
- Montrez le bon symbole quand elle se trompe, au lieu de corriger seulement à l'oral, un réflexe fréquent chez les partenaires (Smith & Grove, 2003).
- Confirmez ce que vous avez compris : « Tu veux dire que tu veux aller au parc ? ».
- Posez de vraies questions, dont vous ignorez la réponse, plutôt que des questions d'examen (« c'est quoi, ça ? » devant un chat). Les questions fermées restent utiles, surtout quand la personne est fatiguée : terminez-les par « oui ou non ? » en montrant le hochement de tête.
Si rien ne vient après l'attente, modélisez une réponse possible sur son outil, sans exiger qu'elle la répète, puis passez à autre chose.
Comment créer des occasions de communiquer ?
Quand tout est anticipé (le verre rempli avant la soif, le jouet à portée de main), il reste peu de raisons de communiquer. Aménagez de petites situations qui donnent envie de parler :
- donner une toute petite portion, pour qu'elle demande ENCORE ;
- mettre le jouet préféré en vue, mais hors de portée ;
- fermer le pot un peu trop fort, pour qu'elle demande AIDE-MOI ou OUVRIR ;
- « oublier » la cuillère ou donner le mauvais objet, pour qu'elle puisse dire PAS ÇA ;
- arrêter la chanson au milieu, puis attendre ;
- proposer un choix entre deux choses, dont une qu'elle n'aime pas.
Deux conditions : le mot nécessaire est sur son outil, et le jeu reste léger. On s'arrête avant la frustration.
Provoquer une occasion, attendre, répondre : c'est le cycle PoWR (Douglas, McNaughton & Light, 2013). Pratiqué régulièrement, il change profondément l'interaction.
Inviter, inciter : dans quel ordre ?
Quand la personne a souvent vu un mot, vous pouvez l'inviter à l'utiliser, puis l'inciter si besoin, en retirant l'aide progressivement. Deux façons de faire :
- Du moins aidant au plus aidant (attendre, pointer l'outil, puis modéliser le mot) : pour les personnes plutôt passives, afin d'éviter qu'elles ne dépendent des incitations.
- Du plus aidant au moins aidant (modéliser, pointer, puis attendre) : pour les personnes impulsives, les compétences difficiles, et quand on remplace un comportement-problème par un message (voir Comportements-problèmes).
Dans les deux cas, on ne prend jamais la main de la personne pour lui faire toucher les symboles.
Comment s'adapter à la personne ?
| Profil | Repère |
|---|---|
| Tout-petits et débutants | Répondez à chaque signal comme s'il était intentionnel, nommez-le, puis montrez une forme plus conventionnelle. Un dictionnaire de signaux partagé entre la maison et la crèche aide tout le monde à lire les mêmes gestes. |
| Après un traumatisme crânien | Ne pressez pas la personne et n'enchaînez pas les suggestions pendant qu'elle compose son message. |
| Démence | Retirez les distractions, faites des phrases courtes, posez des questions fermées. Parler plus lentement n'a pas aidé dans les études rapportées (Small et al., 2003). |
| Aphasie | Méfiez-vous des hochements de tête automatiques : beaucoup hochent la tête pour garder leur place dans la conversation, sans avoir compris. Voir La CAA chez l'adulte. |
Former les partenaires : moins long qu'on ne le croit
Plus il y a de personnes qui modélisent (parents, fratrie, AESH, éducateurs), plus la personne voit son outil utilisé. Et ces stratégies s'apprennent vite. Moins de cinq heures de formation suffisent souvent à changer durablement la façon d'interagir (Kent-Walsh & Binger, 2013), et des formations « juste à temps » de 15 à 20 minutes ont déjà un effet mesurable (Holyfield et al., 2018). Après une courte vidéo, des camarades de classe lisaient correctement les signaux de leurs pairs dans 86 % des cas, contre 33 % avant.
Le programme ImPAACT (Kent-Walsh & Binger, 2013) entraîne cinq compétences : modéliser, marquer une pause d'attente, poser des questions ouvertes, inciter puis retirer l'aide, répondre à chaque tentative en l'enrichissant. La méthode qui marche : décrire la stratégie, la montrer, s'entraîner avec un retour, puis l'appliquer dans la vraie vie. Les parents préfèrent des séances courtes et répétées, d'environ une heure (Meder & Wegner, 2015).
Moyen mnémotechnique « LAF, Don't CRY » (McNaughton & Vostal, 2010) : écouter, questionner, s'intéresser ; ne pas critiquer, réagir trop vite ni parler que de soi.
À faire, à éviter
| À faire | À éviter |
|---|---|
| Laisser l'outil disponible toute la journée, dans toutes les pièces | Attendre que la personne « soit prête » : il n'y a pas de prérequis (voir Les idées reçues) |
| Modéliser pendant les activités que la personne aime | Transformer la modélisation en interrogation (« Montre-moi… », « Où est… ? ») |
| Parler en phrases complètes et toucher les mots clés | Parler en style télégraphique parce que l'écran ne montre que deux mots |
| Choisir quelques mots cibles par semaine et les montrer souvent | Ne modéliser que des demandes (« je veux ») |
| Attendre 5 à 10 secondes après avoir modélisé | Terminer le message à sa place dès le premier pictogramme |
| Répondre à chaque tentative, puis l'enrichir d'un mot | Prendre la main de la personne pour lui faire toucher les symboles |
| Montrer le bon symbole quand la personne s'est trompée | Déplacer les mots ou réorganiser le tableau sans cesse |
| Créer de petites occasions de communiquer, sans frustration | Abandonner au bout de quelques jours : l'apprentissage se compte en mois |
Des supports imprimables sont disponibles sur la page de ressources.
Questions fréquentes
Et si la personne ne regarde pas quand je modélise ?
C'est fréquent au début. Continuez : beaucoup de personnes observent du coin de l'œil. Placez l'outil près de votre visage ou de l'objet de l'activité.
Faut-il modéliser sur son outil ou sur le mien ?
De préférence sur le sien, pour que vos gestes correspondent aux siens. Un double (tableau papier ou application sur votre téléphone) convient si les mots sont exactement aux mêmes emplacements ; dans Buddy, le vocabulaire se synchronise entre appareils.
Combien de temps avant de voir des progrès ?
Il n'y a pas de délai garanti. Un enfant entend sa langue pendant plus d'un an avant de parler : une personne qui apprend la CAA a, elle aussi, besoin d'un long bain de langage, qui se compte en mois.
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Sources
- Beukelman, D. R., & Light, J. C., 2020, Augmentative & Alternative Communication (5e éd.), Paul H. Brookes, chapitres 3, 4, 10, 11 et 12.
- Études citées d'après Beukelman & Light (2020) : Hart & Risley (1995) ; Romski & Sevcik (2003) ; Romski et al. (2010) ; Allen et al. (2017) ; Biggs, Carter & Gilson (2018) ; O'Neill, Light & Pope (2018) ; Fey (2008) ; Laubscher & Light (2018) ; Smith & Grove (2003) ; Douglas, McNaughton & Light (2013, PoWR) ; Kent-Walsh & Binger (2013, ImPAACT) ; Holyfield et al. (2018) ; Meder & Wegner (2015) ; McNaughton & Vostal (2010) ; Small et al. (2003).