« Si on lui donne une tablette, il n'aura plus envie de parler. » C'est souvent la première crainte quand on propose une communication alternative et améliorée (CAA). La recherche est nette : la CAA ne freine pas la parole, elle l'accompagne souvent, et elle sert aussi aux personnes qui parlent un peu, quand leur parole ne suffit pas.
Que montrent les études ?
- Une revue de la littérature n'a trouvé aucun cas de recul de la parole ; une partie des participants ont même gagné en production orale (Millar, Light & Schlosser, 2006).
- Chez de jeunes enfants avec un retard de langage, un outil avec voix de synthèse s'est accompagné d'un développement des mots parlés (Romski et al., 2010).
- Chez des enfants autistes peu verbaux, ajouter une tablette parlante à un programme d'intervention a produit davantage d'énoncés spontanés, et l'écart restait net en ne comptant que les mots parlés (Kasari et al., 2014). Une synthèse sur les outils à sortie vocale dans l'autisme va dans le même sens (Schlosser & Wendt, 2008).
- Chez de jeunes enfants porteurs de trisomie 21, on a observé une succession : d'abord des scènes visuelles, puis des signes, puis la parole qui prend le dessus (Light & Drager, 2012).
Troubles acquis ou du développement : la plupart des personnes gagnent ou récupèrent de la parole avec la CAA, et il faut le dire aux familles dès le départ (Beukelman & Light, 2020).
Pourquoi la CAA peut aider la parole
- Moins de pression. Le message passe par l'outil, et la parole peut s'essayer sans enjeu.
- Un modèle sonore constant. Chaque case touchée prononce le mot de la même façon, associé à l'intention, des centaines de fois.
- Plus d'échanges. Qui peut répondre, commenter et demander reçoit plus de réponses : le langage se construit dans ces échanges.
- Le langage avant l'articulation. Les mots, leur sens et leur combinaison se développent même quand l'articulation ne suit pas encore.
Ce que la recherche ne promet pas
La CAA ne fait pas apparaître la parole à coup sûr : certaines personnes parleront, d'autres un peu, d'autres pas du tout. Elle ne retire rien et donne tout de suite un moyen de s'exprimer. Attendre la parole a un coût : la compréhension progresse, mais l'expression reste bloquée, avec de la frustration et parfois des comportements difficiles (Beukelman & Light, 2020). Les autres idées reçues (âge, prérequis, « il n'est pas prêt ») sont traitées dans Les idées reçues sur la CAA.
Il parle un peu : à quoi sert la CAA ?
« Il parle, donc il n'a pas besoin de tablette » : c'est oublier que personne ne communique avec un seul moyen. Nous mélangeons tous la voix, les gestes, les mimiques et l'écrit selon l'interlocuteur et la situation (Williams, Krezman & McNaughton, 2008). Une personne dont la parole est limitée la garde pour ce qu'elle fait bien, et s'appuie sur la CAA pour :
Se faire comprendreD'une personne qui ne la connaît pas
Dire du nouveau ou du précisUn prénom, un lieu, une douleur
Réparer un malentenduQuand le message n'a pas été compris
Continuer à communiquerQuand la fatigue, l'émotion ou le bruit rendent la parole difficile
| Qui est concerné ? | Quand la CAA prend le relais |
|---|---|
| Dyspraxie verbale | Pour dire plus que la parole ne permet et réparer les malentendus (voir plus bas). |
| Trisomie 21 | Pour clarifier une parole difficile à comprendre, surtout avec des inconnus ; son rôle évolue avec l'âge (voir Trisomie 21 et CAA). |
| Autisme avec parole | En cas de surcharge ou de stress, des messages prêts (« j'ai besoin d'une pause », « il y a trop de bruit ») peuvent éviter que la situation dégénère (Zisk & Dalton, 2019). |
| Aphasie après un AVC | Pour téléphoner, donner un numéro, faire une liste de courses (Garrett & Lasker, 2005). Voir La CAA chez l'adulte. |
| Maladie de Parkinson | Quand la parole varie au fil de la journée avec les effets du traitement. |
| Paralysie cérébrale | Beaucoup parlent avec leurs proches et utilisent la CAA avec les inconnus. |
Comment aider l'interlocuteur à comprendre ?
- Annoncer le sujet en montrant une image ou un mot (« école », « foot ») avant de parler : environ 28 % d'intelligibilité en plus pour les mots, 11 % pour les phrases.
- Montrer la première lettre de chaque mot sur un alphabet en le prononçant : environ 25 % en plus pour les phrases. Cela suppose de connaître ses lettres, d'où l'intérêt de les travailler tôt.
Ces deux techniques ont surtout été étudiées chez des adultes dont la parole est difficile à comprendre (Hanson et al., 2004) : adaptez-les avec l'orthophoniste.
Comment organiser un usage intermittent ?
- Gardez l'outil toujours à portée de main. Rangé dans un placard, il ne sert pas au moment du blocage. Un format léger aide : téléphone, planche imprimée dans la poche, montre.
- Préparez des messages entiers pour les moments où la parole lâche (« j'ai mal », « laisse-moi le temps », « je veux rentrer »), accessibles en un ou deux gestes. Voir Au-delà des demandes.
- Gardez les mots aux mêmes places : la main retrouve le chemin même après plusieurs jours sans l'outil (voir Organiser la grille).
- Prévenez les interlocuteurs que passer de la parole à l'outil est normal. Une carte « Je parle un peu. Si tu ne me comprends pas, je peux te montrer sur mon téléphone » aide avec les inconnus (voir la carte « Comment me parler »).
- N'imposez pas l'outil quand la parole est comprise, mais ne le retirez pas quand elle progresse.
- Répétez à voix haute le mot sélectionné, puis enrichissez-le (« encore » devient « encore du jus »). Voir Modéliser, attendre, répondre.
Dyspraxie verbale : ce que la CAA apporte
La dyspraxie verbale, ou apraxie de la parole de l'enfant, est un trouble de la planification des mouvements de la parole. L'enfant sait ce qu'il veut dire, mais son cerveau a du mal à programmer et enchaîner les gestes des lèvres, de la langue et de la mâchoire. Sa parole est très difficile à comprendre, voire absente, alors que la compréhension et l'envie de communiquer sont souvent là.
Même si la parole progresse avec la rééducation, les années d'attente ont un coût : l'enfant limite ce qu'il dit à ce qu'il arrive à prononcer. En parallèle d'une rééducation orthophonique intensive, la CAA lui permet de produire des messages plus longs et plus élaborés qu'avec la parole seule (Beukelman & Light, 2020). Selon la sévérité et l'âge, elle sert de moyen d'expression principal, d'indices (sujet, première lettre), d'outil de réparation, d'accès à la lecture et à l'écriture ou de support pour entraîner la parole. Elle s'efface ensuite en douceur, au rythme de l'enfant.
Enregistrer un modèle sonore sur un bouton
Un modèle sonore associé à chaque message peut servir de référence pour entraîner la parole (Ball & Stading, 2006). Choisissez avec l'orthophoniste les mots travaillés en séance et enregistrez-les. Dans Pictalk Buddy, en mode édition, ouvrez le bouton, touchez « Texte prononcé » puis « Audio » : l'enregistrement est joué à la place de la voix de synthèse.
Réparer les malentendus
Quand on n'est pas compris, on peut répéter, ou changer de message : ajouter une information, simplifier, dire autrement. Enseignez au moins deux stratégies de réparation (Halle, Brady & Drasgow, 2004). La CAA offre un « plan B » : montrer le mot, ou utiliser des messages stratégiques comme « Ce n'est pas ça », « Ça commence par… », « Je te donne des indices », « Attends, je cherche… ». Dans les vocabulaires Pictalk, ils sont dans la branche « Se faire comprendre ».
« Planification motrice » : deux sens
En CAA, l'expression désigne le fait de garder chaque mot au même endroit sur l'écran, pour que le geste de la main devienne automatique. En orthophonie, elle désigne la planification des mouvements de la parole, au cœur de la dyspraxie verbale. Les positions fixes sont un principe largement admis ; l'approche LAMP, qui en fait sa méthode, n'a encore que des preuves préliminaires (Bedwani, Bruck & Costley, 2015).
Et si on vous conseille d'attendre ?
Demandez ce que l'on attend exactement, et ce que la personne peut utiliser en attendant pour se faire comprendre. L'association ISAAC Francophone réunit professionnels et familles. Pour l'autisme, la recommandation de la HAS de 2026 prévoit dans chaque projet un volet communication, sans prérequis, et fait de la CAA un « pilier essentiel du projet global ».
Questions fréquentes
Mon enfant va-t-il devenir paresseux pour parler ?
Les études ne montrent pas cet effet. Parler reste souvent plus rapide que chercher un mot sur un écran : quand la parole est possible et comprise, la personne l'utilise.
Quel vocabulaire pour un usage ponctuel ?
Un vocabulaire compact, aux mots fixes, avec des messages prêts pour les urgences et la réparation. Sur téléphone, Essentiel 24 est un bon point de départ, à compléter avec des mots personnels.
Pictalk Buddy réunit tableaux de CAA, agenda visuel, séquences guidées et cahiers de vie, avec les mêmes pictogrammes, sur Android, iOS, le web et la montre. Application à prix libre, développée par une association. Découvrir Buddy
Sources
- Beukelman, D. R., & Light, J. C., 2020, Augmentative & Alternative Communication (5e éd.), Paul H. Brookes.
- Études citées d'après Beukelman & Light (2020) : Millar, Light & Schlosser (2006) ; Romski et al. (2010) ; Kasari et al. (2014) ; Schlosser & Wendt (2008) ; Light & Drager (2012) ; Williams, Krezman & McNaughton (2008) ; Garrett & Lasker (2005) ; Hanson et al. (2004) ; Ball & Stading (2006) ; Halle, Brady & Drasgow (2004) ; Bedwani, Bruck & Costley (2015).
- Zisk, A. H., & Dalton, E., 2019, « Augmentative and Alternative Communication for Speaking Autistic Adults », Autism in Adulthood.
- HAS, 2026, Trouble du spectre de l'autisme : interventions et parcours de vie du nourrisson, de l'enfant et de l'adolescent.